Entreprises disparues, 1959-2026

La SAMIR, histoire de l'unique raffinerie du Maroc

Bâtie à Mohammédia au lendemain de l'indépendance, privatisée en 1997, la SAMIR a cessé de raffiner en août 2015. Placée en liquidation en 2016, elle n'a toujours pas trouvé de repreneur. Retour sur six décennies, de la première pierre au plus grand dossier de faillite du pays.

Les dates clés

  1. 1959

    Convention entre l'État marocain et le groupe public italien ENI pour construire une raffinerie à Mohammédia.

  2. 1960

    Le roi Mohammed V pose la première pierre, le 25 juin.

  3. 1961

    Fin des travaux : la raffinerie entre en service.

  4. 1996

    Introduction à la Bourse de Casablanca le 19 mars, à 243 dirhams par action, auprès de près de 60 000 souscripteurs.

  5. 1997

    Privatisation : la SAMIR et la Société chérifienne des pétroles sont cédées au groupe Corral pour environ 4 milliards de dirhams.

  6. 2002

    Le 25 novembre, des inondations provoquent deux incendies dans la raffinerie : deux morts et environ 1,5 milliard de dirhams de dégâts.

  7. 2008

    Emprunt obligataire de 800 millions de dirhams pour couvrir le dépassement du budget de modernisation.

  8. 2014

    Perte record de 3,4 milliards de dirhams annoncée en fin d'année.

  9. 2015

    Arrêt du raffinage annoncé le 5 août ; cotation suspendue le 6 août ; saisies de la douane, qui réclame plus de 13 milliards de dirhams.

  10. 2016

    Liquidation judiciaire prononcée le 21 mars par le tribunal de commerce de Casablanca, confirmée en appel le 1er juin.

  11. 2018

    Arbitrage lancé par Corral devant le CIRDI ; le 5 novembre, la liquidation est étendue aux biens personnels de dirigeants.

  12. 2020

    Le 14 mai, la justice autorise l'État à louer les réservoirs de stockage ; le projet ne sera jamais mis en œuvre.

  13. 2024

    Le 15 juillet, le CIRDI accorde 150 millions de dollars à Corral, qui en réclamait 2,7 milliards ; le Maroc demande l'annulation partielle.

  14. 2026

    Le 27 février, le tribunal écarte l'offre de l'émirati MJM Investments, d'environ 3,5 milliards de dollars.

Pendant plus d’un demi-siècle, presque tout le carburant consommé au Maroc est passé par une seule usine : la raffinerie de la SAMIR, à Mohammédia. Depuis août 2015, ses tours de distillation sont à l’arrêt. L’entreprise existe encore juridiquement, mais elle est en liquidation judiciaire depuis 2016, et ses actions sont bloquées en bourse depuis plus de onze ans. Son histoire traverse celle du Maroc indépendant : l’industrialisation des années 1960, les privatisations des années 1990, puis la plus grande faillite du pays.

Une raffinerie pour l’indépendance énergétique (1959-1995)

En 1959, trois ans après l’indépendance, l’État marocain signe une convention avec le groupe public italien ENI pour construire une raffinerie près du port de Mohammédia. Le roi Mohammed V en pose la première pierre le 25 juin 1960. Les travaux s’achèvent en 1961. La première unité de distillation traite alors 1,25 million de tonnes de pétrole brut par an.

Dans les années 1970, le capital est marocanisé et la société prend le nom de Société Anonyme Marocaine de l’Industrie du Raffinage, dont SAMIR est le sigle. Au fil des extensions, la capacité est portée à 10 millions de tonnes par an. L’outil est complété par un parc d’environ 280 réservoirs, d’une capacité totale d’environ 2 millions de mètres cubes, soit l’équivalent de 60 jours de consommation nationale.

La bourse, puis la privatisation (1996-1997)

La SAMIR entre dans le programme de privatisations lancé au début des années 1990. Première étape : l’introduction à la Bourse de Casablanca, le 19 mars 1996. Les actions sont proposées à 243 dirhams, pour une valeur nominale de 50 dirhams. Près de 60 000 souscripteurs, surtout des particuliers, participent à l’opération.

Deuxième étape, en 1997 : le bloc de contrôle est cédé au groupe suédo-saoudien Corral Petroleum, de l’homme d’affaires Mohammed Hussein Al Amoudi. Selon le Conseil de la concurrence, cité par TelQuel, l’opération porte à la fois sur la SAMIR et sur l’autre raffineur du pays, la Société chérifienne des pétroles (SCP), pour environ 4 milliards de dirhams. C’est alors la plus importante transaction de l’histoire des privatisations marocaines. La SCP est absorbée par la SAMIR en 1999.

L’accord prévoit des engagements des deux côtés. L’acheteur promet des investissements dans les cinq premières années, dont environ 1 milliard de dirhams pour moderniser la raffinerie de Sidi Kacem et 5 à 6 milliards pour une unité d’hydrocraquage à Mohammédia. L’État maintient de son côté une protection douanière sur les produits raffinés pendant plusieurs années. Selon l’économiste Najib Akesbi, le plan d’investissement 1998-2002, de plus de 4 milliards de dirhams, n’a été réalisé qu’à hauteur de 2,2 milliards à son échéance.

À la veille de sa liquidation, l’actionnariat était le suivant : 67,27 % pour Corral, 5,78 % pour le groupe Holmarcom et 26,95 % pour le public, réparti en 11,89 millions d’actions.

L’incendie de 2002

Dans la nuit du 25 novembre 2002, des pluies diluviennes s’abattent sur Mohammédia. La raffinerie est inondée, l’eau atteignant par endroits deux mètres. Des nappes d’hydrocarbures flottant sur l’eau entrent en contact avec des installations encore brûlantes. Deux incendies se déclarent dans la soirée, dans des unités de production puis dans la centrale qui fournit électricité et vapeur. Deux opérateurs y perdent la vie. Le Matin évalue alors les dégâts à environ 1,5 milliard de dirhams, une estimation « très grossière » selon le journal. La remise en état complète devait prendre de 8 à 12 mois.

La modernisation et l’endettement (2004-2014)

En 2004, une nouvelle convention d’investissement de 6 milliards de dirhams est signée avec l’État. Elle porte notamment sur la nouvelle unité d’hydrocraquage. Le chantier dérape : en 2008, la note d’information d’un emprunt obligataire indique que le budget de modernisation, estimé à 7,14 milliards de dirhams, est dépassé d’environ 2 milliards. La SAMIR lève alors 800 millions de dirhams d’obligations sur le marché marocain et emprunte 1,2 milliard auprès des banques.

Les difficultés de trésorerie s’installent. Selon Médias24, la société finance le dépassement sur son fonds de roulement, puis recourt à des crédits à court terme, à l’affacturage et au crédit-bail. Elle continue pourtant de verser des dividendes : 20 dirhams par action en 2008, puis 8 dirhams en 2014, au titre de 2013. Fin 2014, elle annonce une perte record de 3,4 milliards de dirhams. Au premier semestre 2015, la perte atteint encore 2,17 milliards.

L’arrêt du raffinage (août 2015)

Le 5 août 2015, faute de pouvoir payer ses fournisseurs, la SAMIR annonce l’arrêt de son activité : les cargaisons de brut n’arrivent plus. Dès le lendemain, le 6 août, la cotation de l’action est suspendue à la Bourse de Casablanca. Elle ne reprendra jamais.

Les créanciers se précipitent. L’administration des douanes réclame plus de 13 milliards de dirhams, dont 12,6 milliards en principal. Il s’agit de taxes intérieures de consommation et de TVA encaissées par la SAMIR auprès de ses clients mais non reversées à l’État, grâce à une facilité de paiement accordée aux gros opérateurs. La douane bloque les comptes, puis passe aux saisies. Fin août 2015, Médias24 estime la dette totale entre 42 et 43 milliards de dirhams, dont 8 à 10 milliards auprès des banques marocaines.

Le contexte change aussi pour tout le secteur : fin 2015, les prix des carburants sont libéralisés. Le Maroc importe désormais la totalité de ses produits raffinés.

La liquidation judiciaire (2016)

En novembre 2015, la SAMIR demande elle-même l’ouverture d’un règlement amiable. Une expertise ordonnée par le président du tribunal conclut à la cessation de paiements, ce qui rend cette procédure impossible. Le 21 mars 2016, le tribunal de commerce de Casablanca prononce la liquidation judiciaire, en jugeant la situation « irrémédiablement compromise ». Il autorise la poursuite de l’activité pendant trois mois, une autorisation qui sera ensuite renouvelée à de nombreuses reprises. Mohamed El Krimi est nommé syndic.

Devant la Cour d’appel de commerce, l’actionnaire principal s’engage à injecter 670 millions de dollars si la liquidation est remplacée par un redressement. La Cour juge l’engagement imprécis, sans délai ni preuve bancaire, et confirme la liquidation le 1er juin 2016.

Les dirigeants rattrapés par la justice (2018-2020)

Le 5 novembre 2018, le tribunal de commerce de Casablanca étend la liquidation aux biens personnels de plusieurs dirigeants, dont le président Mohammed Hussein Al Amoudi et le directeur général Jamal Ba-Amer. Il leur interdit aussi d’exercer une activité commerciale pendant cinq ans. D’autres administrateurs sont mis hors de cause.

Le rapport du syndic relevait plusieurs fautes de gestion, selon TelQuel :

  • le non-respect de la convention d’investissement de 2004 ;
  • le versement de 94 millions de dirhams de dividendes en 2013, alors que la société était lourdement endettée ;
  • un prêt à court terme de 200 millions de dollars contracté auprès de Standard Chartered ;
  • la vente, en 2006, d’une filiale hôtelière à une société liée à l’actionnaire, pour 66 millions de dirhams jamais payés.

La Cour d’appel de commerce confirme cette extension en janvier 2020.

Dix ans de tentatives de reprise

Le 30 janvier 2017, le tribunal ordonne la cession de la raffinerie, sans fixer de prix de départ. Une expertise judiciaire évalue ensuite les actifs à plus de 21 milliards de dirhams. Les candidats se succèdent, mais aucun n’aboutit. Le plus souvent, ils échouent à produire la garantie bancaire exigée par le juge-commissaire. En 2019, l’émirati Petroen propose 2,5 milliards de dollars, sans parvenir à conclure.

Le temps joue contre l’usine. En 2021, Médias24 rapporte qu’une remise à niveau coûterait environ 2 milliards de dirhams, contre 200 millions au moment de l’arrêt, et que la valeur des actifs aurait baissé de 20 % depuis la dernière évaluation.

En février 2026, MJM Investments Limited, un investisseur des Émirats appuyé par la banque Barclays, dépose une offre d’environ 3,5 milliards de dollars, soit environ 34 milliards de dirhams. Le 27 février, le tribunal ne la retient pas : l’offre était conditionnée à un accès au site et à une évaluation technique complète, ce qui ne répondait pas aux exigences d’une cession judiciaire. Médias24 précise qu’elle a été déclarée irrecevable dans l’attente d’un dossier complet. Selon sa reconstitution, le passif admis dépasse 30 milliards de dirhams, dont plus de la moitié est due à des créanciers publics.

Les réservoirs, un atout resté inutilisé

Au printemps 2020, la chute des cours du pétrole liée à la pandémie offre l’occasion de reconstituer les stocks de sécurité du pays, bien en dessous du minimum légal de 60 jours. Le 14 mai 2020, le juge-commissaire autorise l’État à louer les réservoirs de la SAMIR. L’exploitation est confiée à l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM). Le projet n’a pourtant jamais vu le jour : selon Le360, il dépendait d’un schéma de gouvernance, d’autorisations et d’un financement, et l’arbitrage international en cours incitait à la prudence.

La question est revenue en mars 2026, quand la flambée des cours liée à la guerre au Moyen-Orient a rappelé que le Maroc ne disposait que d’environ 30 jours de réserves.

L’arbitrage international

Le 14 mars 2018, Corral Morocco Holdings, l’actionnaire suédois de la SAMIR, saisit le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), qui dépend de la Banque mondiale. Il invoque le traité d’investissement entre la Suède et le Maroc et réclame 2,7 milliards de dollars.

Le 15 juillet 2024, le tribunal arbitral rejette l’essentiel de la demande et condamne le Maroc à verser 150 millions de dollars, soit moins de 6 % du montant réclamé. Le gouvernement rappelle alors qu’à ses yeux, l’échec de la société tient au non-respect de ses engagements par l’actionnaire majoritaire. Les deux parties demandent des rectifications, tranchées le 6 novembre 2024. Le 6 décembre 2024, le Maroc dépose une demande d’annulation partielle de la sentence, et l’exécution est suspendue. Cette suspension a été prolongée le 30 juin 2025. À notre connaissance, aucune décision sur l’annulation n’a été rendue publique à ce jour.

Les petits porteurs

Les actionnaires minoritaires, qui détiennent 26,95 % du capital, ne peuvent ni vendre ni acheter leurs titres depuis le 6 août 2015. Le dernier cours coté est de 127,80 dirhams. L’action avait atteint 1 100 dirhams en 2007, avant la crise financière. Tant que la liquidation se poursuit avec une autorisation de continuation, l’Autorité marocaine du marché des capitaux ne peut pas demander la radiation de la cote : la SAMIR reste donc listée, mais figée.

Ce que coûte l’arrêt

Une étude publiée en 2025 dans la revue Scientific African, citée par Billionaires.Africa, chiffre le coût de l’effondrement de la SAMIR pour l’économie marocaine à environ 66,5 milliards de dirhams. Au-delà des chiffres, l’arrêt a mis fin à près de 1 000 emplois directs et à l’activité de nombreux sous-traitants de Mohammédia. Le dossier revient régulièrement au Parlement, où plusieurs propositions de loi visant à nationaliser la raffinerie ont été déposées depuis 2021, sans aboutir.

Où en est-on fin octobre 2026 ?

  • La SAMIR est en liquidation judiciaire depuis plus de dix ans, sans repreneur.
  • Le raffinage est à l’arrêt depuis le 5 août 2015. Le Maroc importe la totalité de ses carburants.
  • Le passif admis dépasse 30 milliards de dirhams.
  • Les actions sont suspendues depuis le 6 août 2015.
  • La demande d’annulation partielle de la sentence du CIRDI était toujours en cours d’examen à la dernière information publique disponible.
  • En mai 2026, la SAMIR a lancé un appel d’offres pour la réhabilitation complète d’un réservoir de stockage de son site.

Les chiffres clés

Capacité de raffinage 10 millions de tonnes par an
Capacité de stockage environ 2 millions de m³ (environ 60 jours de consommation)
Introduction en bourse 19 mars 1996, à 243 dirhams par action
Prix de la privatisation (SAMIR et SCP) environ 4 milliards de dirhams (1997)
Créance de la douane en 2015 plus de 13 milliards de dirhams
Dette estimée en août 2015 42 à 43 milliards de dirhams
Passif admis (2026) plus de 30 milliards de dirhams
Actifs évalués par la justice plus de 21 milliards de dirhams
Demande de Corral au CIRDI 2,7 milliards de dollars
Montant accordé par le CIRDI 150 millions de dollars (sentence contestée)

Sources : Wikipédia, Samir (entreprise marocaine), 29 octobre 2026 ; Maroc Hebdo, Une patate chaude nommée la SAMIR, 19 juillet 2024 ; Médias24, La Samir : les petits porteurs bloqués en bourse depuis bientôt 4 ans, 24 juin 2019 ; TelQuel, Privatisation de la SAMIR, le péché originel du chaos des carburants, 19 février 2019 ; N. Akesbi, Privatisation de la Samir et libéralisation, Revue marocaine de science politique, 1er mai 2021 ; Le Matin, L'incendie a causé 1,5 milliard de dirhams de pertes pour la Samir, 29 novembre 2002 ; CDVM, SAMIR : note d'information, emprunt obligataire de 800 millions de dirhams, 18 décembre 2008 ; Médias24, Samir : les créanciers se précipitent, au moins 20 milliards de DH de saisies, 14 août 2015 ; Médias24, La Samir cumule 43 milliards de DH de dettes, 24 août 2015 ; Médias24, Affaire Samir : la douane passe à l'exécution, 31 août 2015 ; Médias24, SAMIR : le tribunal prononce la liquidation judiciaire, 21 mars 2016 ; Médias24, Samir : la Cour d'appel confirme la liquidation, 1er juin 2016 ; Financial Afrik, Reconduction de la suspension des titres de capital de Samir, 22 juin 2016 ; Finances News, Samir : le tribunal de commerce de Casablanca ordonne la cession, 1er février 2017 ; TelQuel, Affaire Samir : Al Amoudi et Ba-Amer verront leurs biens saisis par la justice, 5 novembre 2018 ; Hespress FR, La Samir : liquidation des biens personnels confirmée, 23 janvier 2020 ; Médias24, Location des bacs de stockage de la Samir : comment l'État justifie sa démarche, 14 mai 2020 ; Boursenews, L'exploitation des réservoirs de la Samir confiée à l'ONHYM, 3 juin 2020 ; Médias24, La Samir : « la solution est à Rabat, pas à Casablanca », 12 juillet 2021 ; Italaw, Corral Morocco Holdings AB v. Kingdom of Morocco (CIRDI ARB/18/7), sentence, 15 juillet 2024 ; Barlamane Today, ICSID rejects Corral Morocco Holding's demand for 2.7 billion, 15 juillet 2024 ; Daily Jus, 2025 Arbitration Year in Review: Morocco, 1er juin 2026 ; Le360, Le tribunal de commerce de Casablanca rejette l'offre de l'émirati MJM, 27 février 2026 ; Médias24, Affaire la Samir : qui sont les créanciers en attente ?, 2 mars 2026 ; Médias24, La guerre au Moyen-Orient relance la fâcheuse question de la Samir, 9 mars 2026 ; Le360, Le plan de l'ONHYM pour la réutilisation des réservoirs de la Samir tombe à l'eau, 9 avril 2026 ; Médias24, Stockage d'hydrocarbures : Stroc Industrie lorgne un marché de la Samir, 27 août 2026 ; Billionaires.Africa, Samir collapse cost Morocco 66.5bn dirhams, study finds, 22 septembre 2026.

Publié le 29 octobre 2026. Une erreur, une précision ? Écrivez-nous.